Cette année encore, le crabe se donne en fête à Morne-à-l’eau.

Ce rassemblement populaire s’est installé durablement dans le calendrier culinaire, autant que culturel, de notre pays.

Voilà notre force gastronomique renforcée d’année en année, par l’imagination de nos cordons bleus, cuisiniers par métier, passion ou par vocation.

Cette fois encore, la tradition du « Pays invité » est respectée, et c’est le « Pays Marie-Galante » qui est à l’honneur.

Nous voilà, point focal de cette manifestation ; aussi c’est avec une fierté non dissimulée que je mets ma parole au service de ma terre, pour la présenter et la valoriser en cette belle occasion.

Je vis ce moment comme un jumelage de deux parties de nous-mêmes, tant nos terres ont à voir en commun :

Nos territoires, plaines étendues, ont été longtemps le grenier de la Guadeloupe.

La même glaise noire sous nos pas, rappelle la floraison des cannaies en décembre, au temps des usines fumantes. C’est dire combien la formation des hommes est un maillage conséquent.

La légende populaire aime à penser que, Marie-Galante, telle une jeune nubile, se serait affranchie de la tutelle du Nord Grande- Terre, pour prendre son particulier et donner naissance à son propre arboretum aux rives ourlées d’écumes, à la faveur de subtiles dérives des continents. C’est si délicieusement poétique, que je me soumets à le croire.

Ce qui nous fait jumelles, ce sont ces entrelacs de mangles rouges aux portes des rivages, où logent tous les bébés qui se préparent à sortir en haute mer, l’incubation et l’innocence passées.

Ce qui renforce notre sororité naturelle, c’est le parfum mêlé de la forêt sèche à la brune, quand sonne et se trace le chemin des chaines du bétail rentrant au piquet, et qui fait léviter la poussière. C’est le grincement de la roche de calcaire brulante, sous l’effet du cerclage d’acier des charrettes, trainant leur lenteur vers les balances.

Un fouet caresse l’air.

Un chien vagabonde gaiement et vient prendre l’ombrage un temps

Entre les paires de roues bancales.

Un homme, le conducteur assis en tailleur sur la flèche de bois d’inde,

Laisse la bride souple guider la cadence…

Les organeaux d’acier brillent au soleil

Et le joug plonge en avant par saccades.

L’ivresse du bois de campêche qui prend feu,

Me ramène au sillon plat, là où git mon nombril.

Un sous bois commun à nos mémoires,

Un mince filet d’eau prend le frais

Une source prise d’assaut…

On trélé moun swèf ka monté-désann

On vayan bouva kòn siyé mouchné mouyé an bav

Ka sèvi zozyo zasyèt koté on mòn-tè

On moulen maré an figyé-modi ka atann zèl a-y déviré
Une mare dont la surface chair de poule indique la brise qui gambade dans l’air…

Tant d’éléments énoncés à la hâte, sont signe d’une indiscutable et féconde communauté de terroir et d’hommes.

Remontant un peu loin dans ma mémoire, je songe à Grippon, à Barcadère, et aux maints autres lieux qui ont vu mon père se forger un avenir, jusqu’à obtenir son Brevet Supérieur, avec ses condisciples notoires, tels George Tacite, devenue Tarer, mademoiselle Saman, devenue Trival, et le jeune Brice, séminariste de la première heure, devenu père de si nombreux fils dans l’intimité de ses paroisses.

Nous avons souvent ensemble, feuilleté ces pages jaunies, de ce jeune garçon, parti de Marie-Galante, se parfaire à Grippon ; car dans ce temps, il était de bon ton d’aller dans ce centre nanti de savoirs, se frotter aux meilleurs, déjà, pour une constante et fructueuse émulation.

Je rends hommage à son souvenir mouillé de larmes, devant le port de Vieux-Bourg, dont les eaux à l’horizon, allaient se noyer aux pieds des Marches des Esclaves…

Je ne dirai pas un mot des unions du mariage qui ont fait si souvent se mêler nos patronymes.

Je serai aussi silencieux, sur cet amour de la poésie que nos terres se partagent, de Murat au Canal des Rotours.

Autant de raisons qui à mes yeux justifient cette invitation, dont la Fête du Crabe est le délicieux pré-texte.

Tant de noms font écho en mon souvenir, à l’idée de revenir partager l’amitié avec vous, cher compagnon de la prise de conscience, vous qui m’avez convié à cette adresse liminaire.

Nous viendrons, non pas comme invités d’honneur, mais avec l’honneur d’avoir été invité à revisiter des lieux, à faire parler tant de silences, à croiser tant de regards redevenus complices à la faveur de ces rencontres.

Les crabes seront un centre mouvant, dont chaque sous appellation ouvre un champ d’expertise. Je les cite comme la brise qui épluche la chevelure du fromager, des flocons sans ordre : Crabe à barbes. Crabes honteuse. Crabes toulou, rouges et noirs, qui ont donné le nom à mon île. Il y a encore peu de temps, le toulou é diri était le plat des pati-pèch de la Pentecôte.
Crabes rouges. Crabes sémafòt, se confondant en excuses, la main sur le cœur. Crabes dòktè aux pinces égales. Crabes chouvalyèt, confondus avec le blanc de nos rivages. Crabes blancs et bleus, qui font les gros bòkò. Crabes rouges, qui n’ont pas une position.

Mais aussi, les Zagaya grises sur les cayes et les Sirik, fouilleuses de sable, pour ne citer que ceux-là.

Anzala et Jomimi, ont chanté le crabe qui reste, le pilier des proverbes structurants de nos sociétés, à bien réfléchir.

De « Dé mal-krab pa ka rété adan on sèl tou », à « Tousa sé on sèl pannyé krab », je vous invite à exhumer ces paroles lancées comme ça, l’air de rien, et qui en fait veulent tout dire…

Dans mon enfance, j’ai beaucoup fréquenté l’univers du crabe. Certains Krabièlè, ont fait des portées en captivité. D’autres étaient passés maîtres dans l’art de « tendre les boules » ou de « boucher » les trous avec des feuilles de tabac vert, pour endormir la prise visée. D’autres « varaient » les crabes lors des fortes pluies, qui les faisaient courir dans la savane, fuyant la montée des eaux. Certains, plus équipés, taillaient les pièges dans les planches de bois du nord des vieilles cases devenues veuves par la mort de leurs occupants.

On les voyait partir avec leur chaltouné, vers La Cible, Le Carbet, Dénous ou Folle-Anse, parfois plus loin encore, avec leur krèy de zatrap, lourdes sur leurs épaules. Ceux-là avaient la science du sens des trous à crabes, de la grosseur du kaka, du positionnement d’un zévan. Savoir si les griffures au bord du trou étaient récentes ou pas, afin de choisir de poser ou non un piège ; car il n’était pas question de faire bredouille.

Aujourd’hui, les crabes sont pris au piège. Ils ont rendez-vous avec nos palais.

Tout autour, ce sera convivialité et partage entre nos péyi jimilé.
Comme les années avant, la fête sera belle. J’ajoute mes vœux de réussite !

Max Rippon, Durocher, 4 mars 2016